À mes amis d'outre-Manche » : quand Gaston Leroux racontait ses maîtres anglais
Il existe un texte peu connu du grand public, mais précieux pour qui s’intéresse à la genèse de l’œuvre de Gaston Leroux : « À mes amis d’outre-Manche ». Rédigé à l’attention de ses lecteurs britanniques, ce court essai est une confession littéraire dans laquelle l’auteur du Mystère de la chambre jaune revient, avec une franchise et un humour désarmants, sur les influences qui ont façonné son œuvre.
Une dette assumée envers les romanciers anglais
Dès les premières lignes, Leroux ne cache rien de ce qu’il doit à la littérature anglaise :
« Pourquoi le dissimulerais-je ? Je suis fier, au contraire, d’avancer que ce que l’on peut appeler mon œuvre littéraire, et, dans celle-ci, mon « roman d’aventures », a subi une influence considérable : celle des romanciers anglais. »
Il cite deux noms comme bornes de sa formation d’écrivain : Charles Dickens, pour commencer, et Conan Doyle, ensuite, découvert par le public français « il y a une vingtaine d’années ». Entre les deux, il place son parcours tout entier — « je manœuvre dès l’abord entre Monsieur Pickwick et Le Chien des Baskerville » — sans oublier Edgar Allan Poe, qu’il place plus haut encore, comme une figure tutélaire présidant à ses « petits exercices ».
À Dickens, il dit devoir le goût du détail pittoresque et de l’humour, sans lesquels, selon lui, le roman d’aventures le mieux construit ne serait qu’« une froide mécanique ». C’est d’ailleurs de la rencontre avec le personnage de Pickwick qu’est né, par un curieux effet de miroir, l’un de ses propres personnages les plus célèbres : le terrible et attachant Chéri-Bibi, bandit malgré lui, « victime des aventures les plus inattendues ».
La naissance de Rouletabille : un défi lancé à Poe et Conan Doyle
Le passage le plus marquant du texte est sans doute celui où Leroux raconte, dans le détail, la genèse du Mystère de la chambre jaune. Sollicité par le journal L’Illustration pour écrire son premier roman, il se fixe un objectif clair : faire mieux que ses modèles anglo-saxons sur leur propre terrain, celui de l’énigme en chambre close.
Sa démonstration est savoureuse : selon lui, Poe (dans Double assassinat dans la rue Morgue) et Conan Doyle (dans La Bande mouchetée) auraient « triché », puisque leurs pièces prétendument closes comportaient malgré tout une issue — une cheminée par laquelle s’échappe un singe chez Poe, un conduit par lequel se glisse un serpent chez Conan Doyle. Leroux, lui, s’engage solennellement à ne pas tricher :
« La chambre serait close comme un coffre-fort, et pas de double fond ! Aucune issue ! Je défends à l’assassin de s’échapper, d’enfoncer un mur, une porte, une fenêtre, le plancher, le plafond. »
De ce défi presque sportif naît Rouletabille, le jeune reporter de dix-huit ans qui saura, lui, percer le mystère là où nul autre ne l’avait fait.
Kipling, Wells, et la part de poésie du roman d’aventures
La seconde moitié du texte est consacrée à deux autres influences majeures. Kipling, d’abord, dont la première lecture plonge Leroux dans « une émotion inexprimable » — un choc dont naîtra La Double Vie de Théophraste Longuet (paru en anglais sous le titre The Black Feather), l’histoire d’un paisible marchand de tampons en caoutchouc qui découvre soudain qu’il fut, au XVIIIe siècle, le brigand Cartouche.
H. G. Wells, ensuite, dont La Guerre des mondes et L’Île du docteur Moreau trouvent un écho direct dans Balaoo, le roman de Leroux mettant en scène un grand singe ayant subi une opération lui permettant de parler. L’auteur raconte avec tendresse recevoir, pendant la publication en feuilleton dans Le Matin, des télégrammes de lectrices affolées le suppliant : « Surtout, ne le tuez pas ! »
Le texte se referme sur une déclaration presque manifeste : Leroux revendique devoir à Kipling et à Wells d’avoir apporté à ses romans d’aventures « une certaine poésie » et « un peu de lyrisme », et s’étonne qu’on veuille à tout prix établir une frontière stricte entre le roman d’aventures et le roman psychologique.
Pourquoi ce texte compte
Au-delà de l’anecdote littéraire, « À mes amis d’outre-Manche » est un document rare : Gaston Leroux y parle en son propre nom, sans le filtre de la fiction, de ce qui l’a construit comme écrivain. Il y assume avec humour ses dettes créatives, revendique la légitimité du roman d’aventures face au roman psychologique, et offre un aperçu unique sur la mécanique intime de la création du Mystère de la chambre jaune — l’un des romans policiers les plus influents de la littérature française.
Article rédigé à partir du texte original de Gaston Leroux, « À mes amis d’outre-Manche ».